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"Putanier", ça pue...

lundi 1er septembre 2003, par Mouvement du Nid

Florence Montreynaud, journaliste et écrivaine, Présidente de l’association féministe La Meute, nous livre son opinion.

Prostituée, pouffiasse, pute, traînée, roulure, etc. La liste est longue de ces noms qui injurient, déshonorent, avilissent une femme vendant son corps. Le seul mot décent est prostituée. C’est le participe passé d’un verbe. Une action est donc commise. L’agent est un homme, mais c’est l’homme invisible, innomé, sauf par le mot neutre de client. Pourtant, l’auteur d’un acte aussi dégradant pourrait bien être désigné par le participe présent du verbe en question : prostituant.

Prostituant ! Vous n’y pensez pas ! Quel mot dégoûtant ! Le client a droit à des égards. Il ne fait rien de mal. Il va aux putes comme il va au pressing. Il se fait livrer une call-girl comme il se commande une pizza : quand il en a envie. Serait-ce son argent qui lui donne tous les droits ? Celui de passer pour un faible, un naïf, un innocent attiré par un racolage éhonté, un père de famille dévoyé par des créatures obscènes, une victime de ses irrésistibles besoins (variantes : souffrant d’une terrible misère sexuelle ou d’un manque de communication avec sa femme).

Autant de mots, autant d’excuses.

La société (c’est-à-dire nous) est d’une exquise indulgence pour l’acheteur, tandis qu’elle n’a pas de qualificatifs assez durs pour la vendeuse. Vendeuse, pourquoi pas vendeuse ? "Aller aux vendeuses", ça sonne propre et net. Mais alors, celui qui y va ?

Au 15e siècle, on appelait "putanier" l’homme qui fréquentait les putains. Putain et putanier ont la même origine que puant ou puer. Payer pour ça, oui, ça pue !

6 Messages de forum

  • > "Putanier", ça pue... 4 septembre 2003 22:41, par thomas

    "Putanier"... Joli mot, qui réintroduit le client dans le système prostitutionnel, tout en évitant la technicité un peu neutre de "prostituant" et l’injure contre-productive de "viandard".

  • halte au type blanc/noir 11 octobre 2003 22:07, par minouche

    Personne n’est à 100 % coupable ou victime. Par logique on vent ce qui s’achète, on propose de subvenir à un besoin, une envie ; c’est banalement le principe de l’offre et de la demande du marché de consommation. Pourquoi ne pourrait-on pas considérer le marché du sexe comme un autre ? Parcequ’il connote une situation éthiquement invalidée pas notre société ?
    Pourquoi la " vendeuse" n’aurait droit qu’à son statut de putain rejetée de la société ou victime de malfrats qui ne leur laisse aucun autre choix possible ? Pourquoi l’"acheteur" ne serait que l’irrespectueux personnage poussé par ses pulsions animales non saines, le déséquilibré sexuel, le vieux pervers ?

    Un marché est une situation de communication, à double volets ; devrait-on avoir plus de considération pour l’homme ou la femme qui passe une nuit avec un partenaire qu’il a préalablement séduit et qui quitte le lit sans prévenir et sans jamais revenir ? De ce côté la prostitution a un rapport plus sain : on définit les règles avant... à moins que ce soit l’introduction de la notion d’argent qui embarrasse la société ?

    Légalisons ce marché pour en assurer la sécurité et le minimum de respect dû à la condition humaine dont chacun devrait être doté : qu’il s’agisse du vendeur comme de l’acheteur.

    • Réponse à Minouche 6 novembre 2003 15:57, par | thomas |

      Bonjour,

      Juste une courte réponse à Minouche, qui nous dit notamment :

      << (...) on propose de subvenir à un besoin, une envie ; c’est banalement le principe de l’offre et de la demande du marché de consommation. (...) Légalisons ce marché pour en assurer la sécurité et le minimum de respect dû à la condition humaine dont chacun devrait être doté : qu’il s’agisse du vendeur comme de l’acheteur. >>

      Je passe sur l’idée reçue "l’administration de la prostitution permet d’assurer le respect de la condition humaine" : le XIXème siècle en France fut de ce point de vue un échec complet. Rappelons tout de même que le "marché" de la prostitution est légal en France, puisqu’il n’est pas interdit. Et heureusement : la prohibition n’a jamais rien résolue, n’a toujours fait qu’accroître les difficultés des personnes prostituées. De plus ni la prohibition ni l’administration ou la professionalisation n’ont jamais incitées la société, et notamment les clients, à respecter les personnes prostituées ; en ce domaine l’éducation, notamment l’éducation sexuelle, me paraît plus efficace.

      Ce qui m’intéresse plus ici c’est la confusion que, me semble-t-il, Minouche fait entre "pulsion" et "désir".

      Le désir apparaît lorsque je me rends compte qu’il me manque quelque chose qu’autrui peut m’apporter (en l’occurrence une satisfaction sexuelle) ; et s’il peut m’apporter ce qu’il me manque, c’est bien parce qu’il est différent de moi, autonome par rapport à moi (au moins en partie). Mais cette autonomie implique en même temps qu’autrui va opposer une certaine résistance à la satisfaction de mes désirs, sans quoi il n’existerait plus en tant que sujet autonome : je ne posséderait jamais totalement autrui, et ce désir va se perpétuer du fait qu’une "zone sombre" me sera toujours inaccessible. Le désir pour autrui implique réciproquement la prise en compte de son désir (sinon nous sommes plutôt dans la pulsion - voir plus bas). Le désir n’implique donc pas la satisfaction immédiate et sans condition ; d’ailleurs cela serait plutôt la négation du désir, son extinction stérile. C’est embêtant, mais c’est aussi heureux car c’est notamment le désir qui nous pousse à nous dépasser, à rechercher d’autres moyens d’obtenir ce que nous désirons. De ce point de vue, l’érotisme par exemple est quelque chose de très positif.

      Avec la pulsion, nous ne sommes plus du tout dans le même registre. La pulsion doit impérativement être satisfaite, et totalement - la faim, par exemple. Les obstacles qui empêchent sa satisfaction doivent être levés. Alors, bien sûr, la pulsion joue un rôle dans la sexualité, même la plus respectueuse du partenaire ; mais même dans ce cas le désir joue le rôle fondamental. Avec la prostitution et la pornographie (à différencier donc de l’érotisme), nous changeons de registre : la prostitution et la pornographie disent au client : "Ne vous inquiétez pas, il n’y a plus d’obstacle, et surtout pas celui de la personnalité de la marchandise. Si l’un-e refuse ce que vous demandez, alors un-e autre l’acceptera, et vous n’aurez pas à vous demander dans quelle condition ; d’ailleurs cela gâcherait votre plaisir. Si vous regardez un film, vous voulez une clarté totale des actes, des mouvements et de l’anatomie, et surtout pas vous interroger sur ce que ressent le personnage au fond de lui, sur ce qui lui prend aux tripes dans telle situation. Si vous allez voir une personne prostituée, vous pouvez vous moquer de ce qui lui prend aux tripes durant la passe. Si vous payez, finalement, c’est bien pour être débarrassé de l’humain. C’est encombrant, l’humain. Ca ne fait pas toujours ce que l’on veut."

      Vous pensez peut-être que j’exagère, mais voyez les études de sociologues tels que Sven-Axel Mansson qui remarque que ce que les clients de la prostitution recherchent en majorité, ce n’est pas tant le sexe que le pouvoir sexuel et l’absence d’exigence dans la relation. Ou encore Daniel Welzer-Lang, qui pointe la nouvelle pornographie comme un symptôme de la résistance de certains hommes au changement des relations entre hommes et femmes, et de leur nostalgie pour la femme "ancien modèle", si soumise à son homme.

      La question qui se pose alors est de savoir si un domaine qui a pour but la négation de l’humain (en tant que sujet désirant, de façon autonome) peut avoir une place légitime dans nos société. Je ne parle pas d’interdiction, je parle de réfléchir à ce sujet. Car, ce qu’oublie Minouche en parlant de "marché" de la sexualité, c’est que dans ce domaine l’objet loué est l’acteur, ou l’actrice, ou la personne prostituée elle-même. Le contrat de location peut être parfaitement clair et précis, il n’empêche qu’il s’agit d’un contrat de location. Et il est difficile de s’en sortir par des arguments aussi faibles que "c’est pareil dans tout les métiers" (non, ce n’est pas pareil ; pour la profession de kiné c’est le kiné qui propose les actes, et le patient ne recherche pas un objet corporel de satisfaction mais des compétences professionnelles ; et si le travailleur à la chaîne subit des conditions de travail difficiles sur le plan corporel, et doit être protégé à ce titre, cela ne touche pas un domaine aussi fondamental que la sexualité), "tout s’achète et tout se vend" (c’est vrai, mais est-il légitime de pouvoir acheter la renonciation d’autrui à la prise en compte de ses désirs, alors que ces désirs jouent un si grand rôle dans notre humanité ?), ou encore "il suffit d’organiser la profession pour que les problèmes disparaissent" (tous les exemples historiques sont des échecs, et cela ne règle pas le problème sur le plan humain).

      La seule solution est d’admettre que l’humain doit être subordonné à l’économie. Mais là, sans être un anticapitaliste primaire et viscéral, je ne suis pas d’accord ! Le véritable problème politique concret est, me semble-t-il : "Comment réduire le domaine de l’indifférence au désir dans la sexualité sans sombrer dans la censure ? Comment inciter les clients potentiels à respecter l’autonomie des ’professionnels du sexe’ dans le domaine de la sexualité, sans réduire l’autonomie générale de ces derniers ?".

      Dans tous les cas, pour discuter clairement de ces questions, il me semble indispensable de réfléchir à l’articulation désir-pulsion. Par exemple, l’exemple de Minouche sur le gars qui se tire au petit matin n’a rien à voir avec la prostitution : qui nous dit qu’il n’a pas cherché, et éventuellement réussi, à prendre en compte les désirs de sa partenaire ?

      De plus, chercher à promouvoir le désir par rapport à la pulsion (éducation sexuelle, érotisme, etc.) nous donne un moyen de répondre au problème "par le haut", plus intéressant que la censure et le moralisme.

      Cordialement,

      Thomas

      • Réponse à Minouche 10 janvier 2008 19:03

        Tout à fait d’accord avec Thomas.
        Etre "client", c’est pathologique : trouver agréable de faire du sexe avec quelqu’un qui n’a ni désir pour vous ni plaisir avec vous, et pire, qui vous méprise et vous touche comme un morceau de viande... pas de quoi être fier !

        Lora

  • > "Putanier", ça pue... 4 mai 2004 19:15, par zanon

    Putanier, c’est dur à dire. Je crois qu’il faut vraiment entamer une campagne de dénigrement des clients et essayer de voir du côté de l’argot si il n’y aurait pas des mots pour désigner la créature la plus abjecte de notre époque. Mais comment nommer un homme qui n’en est pas un, un esclavagiste occasionnel, un lâche qui s’assume avec superbe. Je propose un mot, un homme qui va voir les prostitués est un "baveux" (baveux cà fait repoussant, vil, çà lui va bien). Mais vous savez ce qui me vient à l’esprit, à l’instant ? eh bien je suis en train de me dire que des gens vont me trouver intolérant, haineux et le problème il est là...

  • > "Putanier", ça pue... 24 février 2006 11:13, par Johanna

    En Suède les clients des prostituées sont appelés les "morues" car on les considère comme des poissons qui puent. Il me semble que ce mot a aussi été utilisé en France. En tout cas je propose de le réabiliter car il définit très bien le genre de poissons que sont les clients.

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